Début de Urbi

Première partie, scène 1

Nuit noire. Une rue. Devant l'immeuble FR-72-GS. Aucun bruit, aucune lumière.
De temps en temps, on voit briller la cendre rougeoyante d'une cigarette, fumée par une silhouette immobile dans un grand manteau noir, adossée au mur de l'immeuble. A l'étage une fenêtre grince.
Soudain, un cri de femme, long et strident. Coupé net. Aussitôt après, deux autres silhouettes entourées de grands manteaux noirs sortent de l'immeuble en courant. La silhouette le long du mur jette sa cigarette.

Silhouette à la cigarette - C'est fait ?

Une des deux autres silhouettes acquiesce. Une sirène retentit. Ils quittent rapidement la rue. Mais la silhouette à la cigarette s'arrête avant de tourner au coin de la rue, jette un coup d'œil vers les étages, puis repart en courant.
Noir.

Bruits de ville qui s'éveille.

Première partie, scène 2

Matin. Même rue. Devant le même immeuble.
Goert est assis sur les marches de l'entrée. Il lit le journal. Il tourne les pages rageusement. Glady, foulard sur la tête, tablier à la taille, chiffon à la main sort de l'immeuble. Elle regarde Goert s'énerver sur son journal puis lève la tête vers le ciel.

Glady - Il va pleuvoir. (Goert ne répond pas et continue de tourner les pages de son journal en pestant silencieusement.) C'est sûr. Il va pleuvoir. (Même silence rageur de Goert) C'est sûr. Ça sent la pluie. Tu sens, Goert. Tu sens la pluie, aussi ?

Goert est arrivé à la fin de son journal sans avoir trouvé ce qu'il cherchait. Il le froisse et le jette devant lui.

Goert, hurlant - Merde.

Glady descend les marches et ramasse le journal. Elle le défroisse consciencieusement contre son tablier.

Glady - C'est la pluie qui arrive. Tu sens, Goert ?
Goert, hurlant - Merde.

Glady le regarde un instant sans comprendre, le journal serré contre son tablier.

Glady - Tu ne devrais pas la jeter, comme ça. Tu sais qu'ils n'aiment pas quand on jette la gazette par terre. Qu'ils n'aiment pas quand on jette la gazette. (Un temps) C'est sûr. C'est la pluie. C'est à cause de la pluie.
Goert - Tais-toi, Glady. La pluie ? Ça fait des années qu'on l'a pas vue, ta pluie de merde. C'est toujours la pluie, pour toi. Mais y en a pas de pluie. Y en a plus. Merde. (Goert se lève et arrache le journal des mains de Glady.) Et ta gazette de merde, Glady. (Goert déchire le journal et lance les morceaux en l'air.) Ta gazette de merde. J'en fais c'que j'veux. T'entends. Et eux aussi, ils m'entendent. C'que j'veux. Trois jours. Trois jours qu'ils ont enlevé les corps. Et rien. Rien dans ta gazette de merde, Glady. Rien. Comme s'il ne s'était rien passé. Pas une ligne sur les deux petits qu'on a retrouvés, leur cervelle collée sur les murs. Que même avec ton chiffon, t'arriveras pas à les ravoir, les murs. Pas une ligne dans ta gazette de merde. Par contre, la percée significative de la section 234V-TYU dans les rangs de l'ennemi, ça. Quatre pages sur la percée significative de la section 234-TU.
Glady - V-TYU…
Goert - M'en fous.

Silence. Glady va pour ramasser les morceaux de journaux. Goert la regarde faire puis soupire, l'air résigné.

Publiée aux Editions Théâtrales