Début de L'Angare

Prologue

Nuit noire.
Une route. Des arbres morts. Quelques rochers. Au loin des bruits sourds, réguliers. Des bruits de machines qui martèlent le sol. Des ombres qui passent…
Soudain apparaît Karo. Il marche lentement, s'aidant d'un long bâton tordu. De temps en temps, il s'arrête pour écouter les bruits puis reprend sa marche lente et régulière.
Arrivent Luk et Pauline, main dans la main. Ils observent Karo un instant.

Pauline - Ils acceptent.

Pas de réponse de Karo.

Luk - Ils acceptent. (Toujours pas de réponse.) Tu as entendu, Karo ?

Toujours pas de réponse.

Pauline - Les bruits des gourdes t'ont rendu sourd ? Ils acceptent.

Karo s'arrête et écoute plus longuement.

Luk - Ils n'attaqueront pas.

Toujours les bruits sourds, toujours pas de réponse.

Pauline - Karo… (Toujours pas de réponse.) Il faut que tu le dises à Miron. Tu lui diras que les nôtres ont décidé d'accepter. (Toujours pas de réponse.) Il faudra que tu le dises à Miron, Karo. A lui seul. Que tu lui dises que les nôtres acceptent sa proposition. Ils m'ont dit de te dire ça. Que tu lui dises que les nôtres sont prêts. Ils n'attaqueront pas la Combe-Nord.

Toujours pas de réponse.

Luk - Karo… En échange de la Combe-Nord…Il faudra que tu lui dises que les nôtres attendent quelque chose. Tu lui diras ?

Toujours pas de réponse.

Pauline - Quelque chose, Karo.

Toujours pas de réponse.

Luk - Karo… Tu as entendu ?

Pauline - Karo… ?
Karo - Tu y crois, petite fille ? Tu y crois ? Ecoute les foreuses… Elles disent quelque chose qu'on ne comprend pas. Pas encore.
- Tu le diras à Miron ?

Silence.

Karo - Je lui dirais.

Noir.

INTERMEDE

Pauline et Luk ont disparu. Karo est assis sur un tronc d'arbre. Seul. Il semble vieux, très vieux. Au loin les bruits sourds, réguliers. Toujours ces bruits de machines qui martèlent le sol.

Karo - C'est là que tout a commencé. Pour moi, tout a commencé. C'est là que je me suis dit que tout était fait et que le reste n'avait plus d'importance. Que je pouvais croire. Que ni moi, ni eux nous n'étions sourds. Qu'il y avait bien quelque chose à entendre et que nous l'entendions tous. Juste là. Juste à ce moment-là, enfin, tout était fait. (Silence. Puis rire de Karo.) C'est peut-être ça que les foreuses me disaient. Ou peut-être l'inverse. Ou peut-être qu'il n'y avait rien à entendre. Juste rien à entendre. Et moi, j'y ai cru juste peut-être parce que je le voulais. Vouloir. Toujours vouloir. Depuis toujours. Transmettre. Toujours transmettre. Rien d'autre. (Silence.) C'est là que tout était possible. C'est là que j'y ai cru. A cette seconde-là. (Un temps. Puis rire de Karo.) Alors que tout était déjà joué. Dans les règles. Dans leurs règles. Tout était déjà écrit. Et à quoi bon en faire partie quand votre rôle est déjà établi par tous sauf par vous-même. Transmettre. Foutaises. Tout était déjà joué depuis le début. Tout était déjà transmis depuis le début. Depuis le début. (Rire de Karo.) Je voulais peut-être moi aussi être un héros. (Un temps.) J'ai transmis. J'ai toujours transmis. Encore aujourd'hui. Pour la dernière fois. J'aurais dû me demander pourquoi. J'aurais dû mieux écouter. Mieux écouter ce qu'ils disaient tous. Au lieu de vouloir absolument comprendre une machine. J'aurais dû mieux écouter. Alors, peut-être… ou peut-être rien. Transmettre une dernière fois. Y repenser encore et puis… Et puis rien. (Un temps.) Pas un héros. Juste un angare. Juste transmettre.

Noir.

Publiée aux Editions Théâtrales